Laurence Tutello travaille dans le 13ème arrondissement à Paris. Gérante de la librairie « Le Chat Pitre », elle a également été présidente de l’association des librairies spécialisées jeunesse (ALSJ).
L’association L.I.R.E. la rencontre régulièrement et prête attention à ses recommandations afin de découvrir de nouveaux albums pour les lecteur.ices de l’association.
Elle a accepté de rencontrer une lectrice de L.I.R.E. pour un échange autour de ses activités et nous donner son avis sur la production actuelle. Un grand merci à elle pour le temps qu’elle nous a accordé.
Bonjour Laurence Tutello, Merci d’accepter notre interview. Vous êtes libraire à la librairie indépendante le Chat Pitre situé dans le 13ème arrondissement.
Je vous ai rencontrée dans le cadre de mon travail de lectrice et j’aimerai avoir votre point de vue sur les albums jeunesse aujourd’hui. Tout d’abord, vous êtes libraire indépendante depuis combien de temps ?
Je suis libraire indépendante spécialisée en littérature jeunesse depuis 32 ans.
Pensez-vous que votre métier de libraire a évolué depuis vos débuts ?
Beaucoup, oui. À mes débuts, il existait des maisons d’édition entièrement dédiées à la jeunesse. Puis, il y a une bonne vingtaine d’années, un grand boom éditorial a eu lieu : de nombreuses maisons d’édition jeunesse et départements éditoriaux se sont créés.
Les évolutions dans l'album jeunesse
Nous allons nous concentrer sur les albums jeunesse, particulièrement ceux de la petite enfance. À votre avis, les propositions d’albums petite enfance ont-elles évolué ? Diriez-vous qu’il y a plus d’albums pour la petite enfance maintenant ?
Il y a eu une vraie prise de conscience : celle de mettre un livre entre les mains des tout-petits dès le plus jeune âge. Cela s’est fait grâce à un travail conjoint avec des bibliothécaires et libraires spécialisés jeunesse, aux travaux de l’association ARPLE, d’ACCES, puis à la création de l’association LIRE. Tout cela a enrichi cette littérature et lui a donné ses lettres de noblesse.
La production éditoriale pour la petite enfance a beaucoup augmenté, mais cela ne veut pas dire qu’elle s’est améliorée.
Avec tous les albums que vous avez lus, observez-vous des changements dans les albums jeunesse ? Pensez-vous, entre autres, que les auteurs s’adressent différemment aux enfants ? Pourriez-vous nous expliquer ces différences ?
Ce que je remarque aujourd’hui, c’est que c’est à moi de proposer aux parents des livres vers lesquels ils n’iraient pas spontanément : bien souvent, ils se contentent de livres-miroirs, de livres de saisonnalité, d’histoires du quotidien, et passent à côté de l’énorme richesse de la littérature jeunesse.
Les enfants n’ont pas les moyens, de par leur taille ou faute de langage, de donner leur avis. C’est à nous, professionnels, de leur proposer des livres, qu’ils soient en poussette ou tout juste debout sur leurs jambes, et de montrer à leurs parents qu’ils sont capables d’exprimer ce qu’ils veulent : réagir à des illustrations, à un texte, à une phrase. Ma mission est de leur proposer des histoires fantaisistes, distrayantes, dépaysantes, qui leur plaisent à eux, en premier lieu.
Comment le sait-on ? Il faut savoir regarder l’enfant, le considérer comme une personne qui sait ce dont elle a envie, lui parler. Un simple regard, une émotion qui traverse son visage, une réaction du corps, la façon dont il va vouloir attraper le livre : tout cela dit ce que l’enfant désire. Les enfants savent aussi rejeter une proposition. Ils ont besoin d’œuvres fortes.
On trouve malheureusement trop de livres didactiques aujourd’hui, qui sont très appréciés des adultes, ce qui peut étouffer le reste de la production.
Un état de la production éditorial actuelle
Quel regard portez-vous sur la production actuelle ?
Personnellement, je trouve qu’il y a moins de livres qui font réfléchir, qui ouvrent à la réflexion, qui secouent et bousculent. Je dois aller les chercher dans certaines « petites maisons d’édition ». Pas parce qu’elles sont « petites » (je n’aime pas beaucoup ce mot), mais parce qu’elles abordent des sujets délicats avec de bons livres. Les enfants savent les apprécier, sans avoir forcément vécu la situation racontée. Dans beaucoup d’autres maisons d’édition, il ne faut surtout pas faire de vague, car il faut vendre, encore vendre : c’est de la complaisance, et les enfants ne sont pas dupes.
Lorsque nous échangeons sur les albums achetés par LIRE et qui reçoivent un bon accueil auprès des familles, vous me dites qu’à la librairie ces mêmes albums sont très peu achetés. Pourriez-vous l’expliquer ?
Les thèmes qui s’étaient élargis se rétrécissent avec la nouvelle génération de parents. Les livres que LIRE m’achète, comme les livres sans texte ou qui ne se limitent pas à la vie quotidienne du bébé ni à une approche utilitaire de l’apprentissage, ont plus de mal à être achetés en librairie. J’ai le sentiment qu’ils sont moins bien informés, moins curieux, moins prêts à tenter des expériences. Ils ont du mal à proposer à leurs jeunes enfants des récits où l’adulte n’est pas présent pour les premières conquêtes du monde de ceux-ci. Pourtant, ces adultes sont constamment connectés aux réseaux sociaux, mais ils ne font plus vraiment confiance aux libraires professionnels si les livres ne sont pas chroniqués, prescrits par des « experts », pseudo-psys, pédagogues, ou conseillés par leurs copines.
Quelques albums choisis par Laurence Tutello...
À la librairie, quelles sont les demandes des adultes lorsqu’ils cherchent un livre pour des enfants non scolarisés ? Y a-t-il des demandes récurrentes, et comment y répondez-vous ?
Certains titres reviennent souvent dans les réticences parentales, et je dois les rassurer. Pour La chasse à l’ours, par exemple, j’entends parfois : « Ah non, pas la chasse ! » Je dois alors expliquer que la famille ne part pas chasser avec un fusil, que c’est une histoire en randonnée qui fait naître la joie, le partage, la peur, puis le bien-être de se retrouver tous ensemble à la maison.
La chasse à l’ours
(Michael Rosen, Helen Oxenbury – L’École des Loisirs)
Depuis quelque temps j’entends – ah non! pas la chasse !
Je suis obligée d’expliquer que la famille ne part pas chasser avec un fusil, que c’est une histoire en randonnée qui crée la joie, le partage, la peur et le bien-être de se retrouver tous ensemble dans le foyer familial.
Puni cagibi
(Alain Serres, Claude K. Dubois – L’École des Loisirs)
L’enfant est puni après de nombreuses bêtises et oui, les enfants d’autrefois faisaient des bêtises. J’ai l’impression qu’aujourd’hui il n’y a plus que des enfants parfaits. Au premier enfermement dans le cagibi, l’enfant a peur mais il s’aperçoit très vite qu’il peut laisser aller son imagination avec le balai et la serpillière, etc. Du coup, les jours suivants il fait tout pour retourner au cagibi. Ce livre, les parents n’en veulent plus car on ne punit plus un enfant aussi violemment.
La petite poule rousse
(Byron Barton – L’École des Loisirs)
C’est immoral ! La poule ne veut pas partager le gâteau avec les autres animaux car ils n’ont pas aidé.
Les livres sonores : les parents se retranchent derrière ces livres. Cela leur évite de s’engager sur une histoire à lire, de parler, alors que le bébé est sensible à la voix de celui qui partage les comptines et les chansons.
Il y a aussi les livres sonores, derrière lesquels on se retranche volontiers : cela évite de s’engager dans la lecture d’une histoire, de parler, alors que le bébé est justement sensible à la voix de celui qui partage comptines et chansons.
Plus largement, ces dix dernières années, pour répondre au marché et aux attentes anxieuses des parents, on a vu apparaître une multitude de livres « médicaments » : la vague des livres sur les émotions, sur le corps, sur le genre, et ce, dès la toute petite enfance. Cela ne me dérangerait pas si on ne me le demandait pas pour un âge aussi précoce, un âge où l’enfant doit d’abord découvrir son univers, son identité, sa place dans la famille.
Très tôt, les parents veulent que leurs enfants aient des idées positives, qu’ils ne développent pas de relations négatives envers leur fratrie : voilà ce qu’ils cherchent dans les livres d’histoires.
La temporalité, aussi, est difficile à expliquer aux parents, qui demandent en mars des livres sur l’école ou sur la propreté, avec cette injonction du « il faut que ». Il devient compliqué de leur expliquer que l’enfant ne vit pas au même rythme qu’eux.
Merci beaucoup, Laurence Tutello, pour ce regard aussi riche que sincère sur le métier et sur les albums petite enfance.
Les propos de Laurence Tutello ont été recueillis par Céline Mizier