Bonjour Adrien Albert
Un grand merci de répondre favorablement à notre interview,
Vous avez exercé dans différents domaines, vous avez été dessinateur de presse mais aussi, plus éloigné de votre travail actuel, métallurgiste, « brûleur de meubles », comment êtes-vous finalement arrivé au métier d’auteur illustrateur ?
Tous ces métiers qui apparaissent dans ma biographie, c’est parce que j’ai fait 8 ans d’études supérieures (3 ans en droit et 5 ans aux beaux-arts) donc beaucoup de jobs étudiants.
Lorsqu’à 30 ans j’ai réalisé mon premier album et que l’école des loisirs a dû réaliser une biographie la seule chose d’amusant à raconter c’était la multiplicité de ces expériences professionnelles. Brûler des meubles, c’était l’une des nombreuses activités que je menais aux beaux-arts. Après toutes ces années d’éparpillement, une porte s’est ouverte à l’école des loisirs, l’occasion d’aborder un nouveau domaine, d’apprendre un métier dans une maison d’édition où il semblait possible de gagner correctement sa vie en dessinant, c’était ma seule ambition. J’y ai rencontré Anaïs Vaugelade, mon éditrice qui m’est apparu comme une collaboratrice parfaite.
À l’association L.I.R.E., les lecteurs ont découvert avec beaucoup de plaisir votre premier album jeunesse Seigneur lapin paru en 2008, depuis nous avons toujours un œil sur vos parutions.
Le lapin est un personnage que l’on retrouve dans plusieurs de vos albums comme le personnage de Simon, une affection particulière pour cet animal ?
Non, pas particulièrement, Seigneur Lapin est tiré d’une enluminure moyenâgeuse et pour Simon, il me fallait un petit animal en bas de la chaîne alimentaire, pour que l’on s’inquiète pour lui, blanc de préférence pour les scènes de nuit et avec une bonne endurance à la randonnée, le lapin a gagné le casting.
Avec vos albums nous allons à la rencontre du jeune public bien souvent accompagné de leurs parents, et vous avez ce don de plaire aux grands comme aux petits car vous avez des éléments très concrets du monde des adultes que vous transposez avec la fantaisie des enfants. Je pense à chantier chouchou debout, où les adultes se reconnaissent dans ces contraintes comme « le jour de grand ménage », ou « faire à manger… » avec ce point de vue enfantin où ces moments, pénibles pour un adulte, deviennent un jeu pour l’enfant.
Est-ce volontaire de votre part de chercher à toucher les adultes et les enfants à travers un même album ?
Non pas du tout, j’écris pour les enfants et tant mieux si les parents passent un bon moment. L’idée que la lecture de mes livres produisent un moment de plaisir partagé entre un adulte et un enfant, est cependant jolie. Je me souviens ne m’être préoccupé des parents qu’une seule fois, dans Chocotrain, lorsque j’ai écrit cette histoire de grand mère qui vole des biscuits trop chers dans le train. Si un adulte lit mon livre à un enfant, c’est mon histoire qui mène la danse, et si la question du vol embarrasse l’adulte, c’est à moi de lui trouver une porte de sortie ( d’où le « mes copains m’ont dit que l’histoire du vol ne pouvait pas être vraie, moi, je ne sais pas »). La position de l’auteur provocant qui dirait « débrouillez vous avec », c’est un peu facile. Mais je ne l’ai pas fait par provocation, présenter deux façons d’aborder la vie chère, sans positionnement moral, ça m’intéressait.
Avec Papa sur la lune, vous prenez les enfants très au sérieux avec un vocabulaire technique et cette possibilité pour un enfant de voyager sur la lune. Pourquoi si loin ?
J’avais très envie de faire un livre mais je n’avais pas la moindre idée d’histoire, Arthur Hubschmid m’a suggéré d’écrire un livre documentaire, je venais de lire l’étoffe des héros, j’ai décidé d’écrire un album sur la conquête spatiale.
Dans un second temps j’ai remplacé la figure du cosmonaute que je trouvais barbante par celle d’une enfant, ce qui a tiré le livre vers la fiction. Mais il en reste un aspect technique, documentaire. Par la suite, j’ai, dans un processus inverse, souvent injecté du documentaire dans mes fictions, comme pour asseoir la fantaisie sur une base solide. Le livre se vend souvent comme un livre sur la garde alternée, c’est amusant mais pas idiot.
La question du « lire ensemble », du « lire avec » les jeunes enfants et les adultes est au cœur des actions de notre association, pensez-vous que ces moments de lecture partagée participent à la construction des relations enfants-adultes ?
Oui j’en suis convaincu. C’est un moment de partage, on aime ou pas un livre ensemble, on rencontre ensemble un auteur, une autre façon de penser le monde. Et puis c’est un moment qui permet l’intimité, la promiscuité. J’ai un fils très pudique, petit, sa façon de me demander un câlin c’était de me demander de lui lire un livre. Je me mettais tout contre lui, il prenait mon bras pour le passer par dessus lui et se nichait entre le livre et moi.
Avez-vous des souvenirs de moments de lecture partagée avec un adulte ? Quelles « traces » ont laissé ces lectures ?
Oui avec mon amoureuse, de très beaux moments.
Vos albums sont appréciés autant par les enfants que par les adultes, la mise en page dynamique et cinématographique (plan large, rapproché, etc) apporte quelque chose de nouveau par rapport à ce qu’on peut trouver sur le marché de l’éditions jeunesse. Il y a une similitude avec la bande dessinée. Êtes-vous amateur de BD, quels sont vos influences ?
Je n’avais qu’un seul album jeunesse petit, « Ourson et les chasseurs » d’Anthony Brown. J’ai lu un entretien dernièrement dans lequel il dit que le traitement graphique de ce livre est plus proche de la BD que ceux de ses autres albums, c’est amusant.
Je n’ai lu ensuite que de la BD, jusqu’au lycée, Tintin, Picsou, m’a mère m’avait accidentellement acheté Le génie des alpages de Fmurr vers 7 ans, impressionnant. Il y avait des albums de Brétécher chez mes parents, j’adore « Le destin de Monique ». Et puis mes études aux Beaux Arts correspondent à l’émergence de l’Association, ça a beaucoup compté. Ma compagne, Claire Braud est autrice de BD. Malgré tout cela, quand je pense au découpage de mes livres je pense à Sendack, Ponti, Vaugelade, je ne trouve pas mes livres si innovants.
Vous avez illustré quelques ouvrages jeunesse pour d’autres auteurs, envisagez-vous d’autres collaborations avec un auteur ou préférez-vous travailler seul ?
J’ai illustré d’autres albums, au début, c’était formateur mais je préfère travailler seul, enfin, c’est surtout que je ne me trouve pas très bon illustrateur si je n’ai pas une histoire à raconter qui me tienne à cœur.
Pourriez-vous nous dire un mot sur vos projets, prochains ouvrages ?
Mon prochain album c’est « Camille est un ange » J’ai abordé ce livre comme un conte de fées, un conte sombre façon Grimm mais à la sauce Tex Avery, c’était du moins mon ambition. Il sortira à l’Automne 2026. Là, je le fignole et ensuite je ne sais pas. Ensuite, c’est le moment de tous les possibles, j’adore!
Et pour finir, quelles sont vos sources d’inspiration, vos muses ?
Elles sont propres à chaque livre, mais je regarde beaucoup de peinture, les primitifs italiens, les impressionnistes, les expressionnistes allemands. Et derrière chacun de mes livres il y a un roman, un essai. Quand je cherche un nouvel album, je lis beaucoup, j’ai la conviction qu’il se trouve dans un livre, de manière un peu magique. Mes livres ne sont globalement que le collage de tout ce qui m’anime durant leur réalisation.
Merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à mes questions, ce sera un grand plaisir de vous publier dans notre rubrique « Rencontre avec »
Propos recueillis par Céline Mizier, lectrice formatrice