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Rencontre avec Maria Jalibert

*Maria JALIBERT, est née en 1970 à Castres le jour de la foire aux sifflets. Elle  passe son enfance à Tournefeuille, en banlieue de Toulouse, où elle fréquente assidument la bibliothèque et le cinéclub du village. En 1990, elle entre aux Beaux-Arts de Toulouse, puis elle apprend les Métiers du livre à Bordeaux en 1995.  Elle s’installe ensuite en Corrèze et publie son premier album plein d’animaux à plumes et à poils en 1999.
Depuis des ateliers atypiques tels qu’une caravane ou un transformateur électrique, Maria continue à dessiner, à découper, à peindre et à photographier pour ses projets d’albums, d’illustrations ou d’affiches. En parallèle, elle va à la rencontre des enfants et anime des ateliers d’arts plastiques dans les classes. Nous aimons son univers autant que ses livres, qui nous accompagnent sur le terrain à la rencontre des enfants et familles avec lesquels nous lisons. Nous sommes ravis de partager avec vous aujourd’hui, l’interview auquel elle a accepté de répondre avec une grande sympathie !
*source blog Maria Jalibert

Bonjour Maria Jalibert,

Tout d’abord un grand merci d’avoir accepté de répondre à notre interview.
J’ai lu votre biographie sur votre blog et je constate que les anecdotes dans votre vie ont autant d’importance que les grands événements. Votre parcours ressemble un peu à vos albums-imagiers, comme Bric à Brac ou cache-cache carotte : les objets qui composent les illustrations permettent de représenter un ensemble cohérent, et de rendre ainsi plus concrets des concepts , grâce au jeu de mise en scène.

Pour les enfants avec lesquels nous lisons (0 à 6 ans), les détails ont aussi beaucoup d’importance, comme un fil qu’ils déroulent ou un jeu d’accumulation pour comprendre ce qui les entourent. Est-ce un choix de vous adresser de la sorte aux plus petits lecteurs dans vos albums jeux et imagiers tels que les Petits Imagiers, Cache-cache carotte, Bric-à-brac ?

J’attache de l’importance à l’idée d’observation. Observer pour décrire et pour comprendre, observer pour inviter l’imagination à se mettre en marche. C’est mon album Bric-à-Brac  qui a ouvert le bal lorsque j’ai décidé de créer des inventaires à ma façon, à l’aide d’une multitude de petits jouets et en faisant appel à des notions de contraires, de couleurs, des notions qui jouent avec le sens des mots ou avec les sonorités. Je trouvais intéressant de proposer à l’enfant des collections et des tris qui pouvaient s’envisager dans la globalité du critère qui les rassemblait,  mais aussi dans le détail du petit jouet qui, associé à un autre par le hasard de son placement, provoquait une petite histoire ou un sens nouveau.

bruits les petits imagiers de maria jalibert

Chaque enfant aborde l’album comme il le ressent, de manière méthodique et organisée en s’appuyant sur les critères proposés ou au contraire de manière plus rêveuse et poétique en laissant vagabonder son regard au gré du petit élément qui va provoquer une émotion, une surprise, un dégoût, un rire. Il n’y a pas vraiment de mode d’emploi dans ce type d’album et c’est ce que j’aime.

Depuis 2004 vous avez édité 16 livres pour enfants dont vous êtes autrice, illustratrice et autrice/illustratrice. Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire des livres pour enfants ?

J’ai peut-être cherché à retrouver un émerveillement que j’avais connu dans mes lectures d’enfant. Même si, à l’époque, dans les années 80 donc, j’ignorais que cela pouvait être un métier. Je lisais beaucoup et j’étais très sensibles aux illustrations. Notamment dans des revues telles que Les Belles Histoires ou les J’aime Lire, auxquelles nous étions abonnés mon frère, mes sœurs et moi et dans lesquelles j’ai découvert les illustrations d’Yvan Pommaux, de Frédéric Clément, d’André Dahan, de Georges Lemoine, de Zaü, de Claude Lapointe et de quantité d’autres illustrateurs. Chaque livre que je lisais ouvrait une porte vers un monde dans lequel je m’engouffrais. J’ai voulu, à mon tour, essayer d’en inventer. Je me suis lancée en 1998 dans mon premier projet d’album jeunesse avec beaucoup de motivation mais sans réelle méthode.  Après presque deux ans de travail, Yack à Lire de A à Zèbre a été publié par les éditions Points de Suspension. On y avait vraiment mis beaucoup de cœur, Claire Benedetti (autrice des textes) et moi : une vraie aventure éditoriale mais aussi une aventure d’amitié. J’ai compris que c’était exactement ce que je voulais faire dans la vie. J’ai compris aussi qu’il y avait un fossé entre lire un livre et le concevoir.

En lisant votre bibliographie, j’ai vu que vous aviez écrit pour des enfants de tous âges, du plus petit au plus grand. Souhaitez-vous faire passer des messages à vos lecteurs, à travers vos récits ou vos illustrations ? De votre point de vue, qu’est-ce qu’un bon livre jeunesse ?

Je ne démarre pas un projet de livre avec l’intention de délivrer un message particulier. Je ne me dis pas que je vais créer quelque chose autour de telle ou telle thématique. Et si j’ai parfois voulu le faire j’ai constaté que ça ne marchait jamais. Le hasard s’invite souvent dans mon travail. J’ai une idée, un point de départ, mais tout peut se transformer et évoluer en cours de travail. Le projet ne se laisse pas faire si facilement et m’entraine parfois dans des endroits où je n’avais pas prévu d’aller. On pourrait appeler ça la malice de la création, qui au lieu de me faire prendre la belle ligne droite qui était prévue dans ma tête ou dans mon carnet de croquis, me fait passer par plein de chemins de traverses, de tours et de détours.
Qu’il soit « jeunesse » ou pas il me semble qu’un livre est « bon » quand on regrette qu’il finisse, quand on a du mal à le lâcher, quand on s’en souvient comme d’un pays où on aimerait retourner.
A hauteur d’enfant j’ai du mal à dire ce qu’est un bon livre jeunesse. J’ai lu beaucoup d’albums à mes enfants et j’ai constaté parfois que les choix que je pouvais faire pour eux ne leur plaisaient pas forcément. Que certains albums qui m’avaient attirés du point de vue graphique ou narratif pouvaient les laisser complètement indifférents.

Depuis 2004 vous utilisez des techniques d’illustrations très variées : peinture, découpage/collage, photographie d’objet, etc., aujourd’hui vous avez un penchant pour la mise en scène d’objets recyclés que vous photographiez. Par quoi sont guidés vos choix de techniques d’illustrations ?

C’est souvent l’histoire que je vais raconter qui guide mon choix de technique d’illustration. Selon la narration que je veux mettre en place telle ou telle technique me semblera plus appropriée. C’est un choix complètement personnel qui obéit à des envies mais aussi à des maitrises ou non-maitrises de certaines techniques. Comme le dessin par exemple, que j’ai longtemps laissé de côté car je ne pensais pas le maitriser suffisamment pour raconter une histoire et auquel je reviens peu à peu car j’accepte mieux aujourd’hui qu’il y a quelques années les imperfections et les maladresses de mon style.

bric-a-brac

Je dois quand même avouer que si la plupart du temps le projet détermine le choix de la technique parfois c’est l’inverse. Par exemple le matériau jouet, que j’utilise beaucoup ces dernières années, m’a amené à  travailler sous forme d’inventaire. Bric à Brac est un inventaire,
Le Joyeux Abécédaire aussi, ainsi que Cache Cache Carotte qui mêle la narration d’une quête, celle du lapin qui cherche sa carotte, avec un jeu de cherche-et -trouve et un inventaire de paysages et de couleurs. Mon prochain album avec Didier Jeunesse, Jamais on n’a vu, dont je parle plus bas, en est un également.

De même, la découverte d’un petit jouet inspirant ou même d’un matériau, peut déboucher sur un projet d’album. Par exemple j’ai créé dernièrement dans mon atelier de belles montagnes enneigées découpée dans du polystyrène à l’aide d’un fil chaud et l’idée de l’album a germé à la suite de ces expérimentations. J’ai travaillé la narration, fabriqué mon décor à l’échelle des petits personnages que je voulais mettre en scène et photographié mes scénettes. C’est un petit album qui paraitra bientôt chez A Pas de Loup (j’en parle un peu plus bas).

Vos dernières parutions sont plus particulièrement orientées vers la photographie, pourquoi ce choix ?

C’est un choix lié à ma technique d’illustration du moment. Pour que le volume devienne image la photographie est indispensable.

Mes premiers albums ont été photographiés par des professionnels et puis petit à petit j’ai décidé de m’en charger. J’ai découvert une pratique très différente de celle que j’avais connu aux Beaux Arts, qui était plutôt orientée vers l’argentique et le travail de développement en labo. J’ai installé un petit studio mobile dans mon atelier et j’ai appris à maitriser les éclairages qui modèlent les scènes. Le fait de photographier moi-même mon travail me donne une souplesse de création qui m’a ouvert des perspectives dans les projets que je développe.

Jusqu’à présent j’avais beaucoup travaillé la notion d’inventaire où les compositions de jouets étaient photographiées « à plat », j’ai pu aborder  un travail de mise en scène  en 3D qui me permet de raconter des histoires de manière différente.

Accepteriez-vous nous parler de votre parcours ? Votre passage à l’école des Beaux Art de Toulouse, a-t-il contribué à votre envie de réaliser des livres pour enfants ? 

J’ai passé cinq années aux Beaux-Arts de Toulouse en section Communication. J’ai enchainé ensuite avec un DUT Métiers du Livre qui m’a amené à travailler quelques mois dans une librairie. En parallèle, je m’étais lancée dans mon premier projet d’album jeunesse. Lorsqu’il a été publié j’ai été sollicitée pour rencontrer des enfants dans les écoles ou pour les accompagner dans des projets artistiques. J’ai aussi monté des expositions de mes albums. Tout cela a fait qu’au bout de quelques années j’ai pu abandonner les emplois alimentaires que j’avais conservés et je me suis consacrée entièrement à mon activité artistique.
Mon envie de réaliser des livres pour enfant était là bien avant que j’intègre l’école des Beaux-Arts. Simplement il y a 25 ans il existait peu d’écoles qui formaient aux métiers d’auteurs ou d’illustrateurs d’albums jeunesse. J’ai appris sur le tas, ce qui n’est pas forcément la méthode la plus rapide, mais je n’en avais pas d’autres.

Sur votre blog, vous dites « être sortie vivante » de l’école des Beaux-Arts, est-ce le côté académique de l’école d’Art, qui ne convenait pas à votre personnalité ?

C’est une petite boutade pour évoquer cette période de ma vie où je suis passée du lycée à une école d’art foisonnante qui justement n’avait rien d’académique. Je n’apprenais pas l’illustration ou la manière de mettre un récit en image, pas du tout. J’étais dans une école d’art où on multipliait les expérimentations, où on découvrait plusieurs techniques telles que la gravure, la sérigraphie, la vidéo, la photographie ou le volume. On était parfois livrés à nous-même, sans toujours bien comprendre ce que les enseignants attendaient de nous. Je garde le souvenir d’années assez bouillonnantes qui m’ont enseignées la débrouille, l’expérimentation et l’autonomie dans mes projets. Si je travaille ainsi maintenant, avec cette diversité de techniques, c’est sûrement à ce parcours artistique que je le dois.

Quelles sont vos sources d’inspirations/vos muses ?

Le monde qui m’entoure. Le quotidien, les gens, les enfants que je rencontre dans les classes, les paysages que je traverse en marchant, les petites bestioles que je croise quand je jardine, une vieille illustration dans un livre, des objets insolites vus à emmaus, une émission bête à la télé, une maison, un endroit, une pièce, un musée, un souvenir. Je scrute le monde et  je m’amuse à en décaler certaines situations, certains moments. Je tente de convoquer le merveilleux pour qu’il s’invite dans le quotidien. Parfois ça fonctionne, parfois non. Mes carnets se remplissent d’idées qui peuvent devenir projet puis album, ou alors qui ne deviennent rien du tout et attendent leur tour.

Difficile de parler de muses… En vrac je dirais, les films d’Agnès Varda, de François Truffaut, de Jacques Demy. Les westerns, les films de science-fiction et les dessins-animés de Miyazaki. Les romans de John Fante, Jim Harrisson et Sue Hubbel. Les collections d’art modeste d’Hervé di Rosa. L’art brut et l’art naïf. Le cirque de Calder. Le palais idéal du Facteur Cheval. Les photos de Jacques Henry Lartigue et Bernard Plossu. Les tapisseries de Jean Lurçat et Dom Robert.

Maria Jalibert, petite vous fréquentiez assidûment la bibliothèque municipale, pourriez-vous nous dire quels livres ont marqué votre enfance ?

La série des Petit Ours dessinée par Maurice Sendak. Porculus d’Arnold Lobel. Mais je suis un Ours de Frank Tashlin. Crictor, Emile et Orlando de Tomi Ungerer. Amandine ou les deux jardins de Michel Tournier. Après le déluge, un livre féministe, avant l’heure d’Adéla Turin et Nella Bosnia. Marcelin Caillou de Sempé, l’histoire d’un petit garçon qui rougissait sans raison. Les BD de Gaston, dessiné par Franquin, héros que j’adorais pour son génie de l’invention.
Plus tard la série des Alice détective dans la bibliothèque verte. Mon amie Flicka de Mary O’hara . Des romans de la collection Page Blanche dont j’aimais les couvertures dessinées par Yann Nascimbene et les atmosphères qui s’en dégageaient.
Je ne cite pas tout. J’ai eu la chance d’avoir accès à beaucoup de livres, à la fois dans cette bibliothèque qui était juste à côté de mon école, mais aussi à la maison.

Pour finir, je suis sûre que vous avez en tête un prochain album, pouvez-vous nous dire un mot au sujet de vos projets et prochains ouvrages ?

*Deux albums vont arriver très bientôt. Le premier est grand album cartonné réalisé avec les éditions Didier Jeunesse. L’idée a germé pendant le premier confinement où, bloqués à la maison pendant de longues semaines, notre  lieu de vie est devenu par la force des choses et des événements le refuge, la coquille, le théâtre sombre ou lumineux  de cette étrange période.

Pour ma part, beaucoup confinée dans mon atelier et sensible à cette thématique de l’habitat, j’ai essayé de l’aborder dans un projet à destination des tout-petits en revisitant la comptine de La Famille Tortue.

jamais on n'a vu

La chansonnette originale évoque une famille de tortues, pour mon projet, j’ai multiplié les familles d’animaux et j’ai créé une structure narrative répétitive qui me permet de proposer à l’enfant un parcours à travers des maisons différentes mais également à travers les pièces qui composent la maison : le salon, la salle de bain, la chambre, la cuisine, etc.
J’aimais bien l’idée d’un album qui se lise, qui se chante mais également qui se regarde attentivement. Comme dans mes précédents albums mes images sont foisonnantes de petits objets et de détails que l’enfant peut chercher et s’amuser à nommer comme dans un imagier.

Et encore une fois j’ai réalisé les illustrations avec des jouets, du papier, des petits objets du quotidien que j’ai détourné, transformé et assemble au gré de mon inspiration pour créer des scènes en volume que j’ai photographié ensuite.

J’ai reçu pour ce projet une aide de la région Nouvelle-Aquitaine, que je remercie vivement.

Quant au deuxième projet il s’agit d’un autre album cartonné à destination des tout-petits dans lequel quatre copains malicieux se lancent dans une descente en luge, jusqu’à ce que…Badaboum !

badaboum maria jalibert

Merci encore Maria pour votre disponibilité.
Toute l’équipe de L.I.R.E vous remercie et vous souhaite une bonne continuation 

Propos recueillis par Céline Mizier – Lectrice formatrice de L.I.R.E (Septembre 2021)

* Albums parus depuis notre interview :

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