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Rencontre avec Mathilde Toulot

Mathilde Toulot
Mathilde Toulot en séance de lecture

Mathilde Toulot est éditrice du recueil de poésie À toi qui es là, et porteuse d’ateliers poésie au service de néonatologie à l’hôpital Robert Debré. Elle a accepté de rencontrer l’équipe de LIRE, pour un échange passionnant autour de ses activités. Un grand merci à elle pour ce temps qu’elle nous a accordé.

Bonjour Mathilde,
Peux-tu nous parler de ton ouvrage À toi qui es là ?

J’ai souhaité créer un outil de lien entre le parent, mère ou père, et son tout petit bébé. J’ai 3 enfants et j’avais le sentiment qu’il n’existait pas de texte profond sur la grossesse, l’accouchement, la naissance, à partager entre parent et bébé. Je trouvais des livres adaptés à des bébés de cinq ou six mois mais pour les nourrissons encore plus jeunes il n’y avait pas grand-chose. Le temps n’est pas le même avec des nouveau-nés. On passe beaucoup de temps avec son bébé dans les bras, à 5 mois ils sont déjà beaucoup plus au sol.
En tant que jeune parent on a besoin de réconfort, je voulais que ce texte permette de verbaliser tout le bien que les parents veulent au bébé mais aussi toutes les responsabilités qu’ils portent, les sentiments ambivalents, la
difficulté d’être parent, la dépression post-partum, etc.
Je voulais vraiment un ouvrage pensé pour le duo adulte/enfant, ce que je ne trouvais pas dans la production. Je trouvais des comptines ou des textes courts, plutôt à destination de l’enfant et qui ne faisaient pas forcément écho en l’adulte. C’était très important pour moi que l’adulte soit touché afin que son bébé le ressente

Et la forme poétique s’est imposée ?

J’ai tout de suite pensé à la poésie, je savais que le rythme, les comptines, la musicalité parlent au bébé. Mais c’est aussi une forme qui a le vent en poupe chez les adultes et les jeunes. Elle connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, à travers le slam, la scène, l’univers du rap : notre société est traversée par le rythme. La poésie est autant intuitive que concise. Elle permet de dire l’essentiel avec intensité. Je voulais les plus grands poétes contemporains, donc j’ai contacté ceux que j’aime, notamment Hélène Dorion et Valérie Rouzeau et le projet leur a tout de suite plu. Le recueil a mis un an et demi à naître.

Couverture de "À toi qui est là"

Comment est née l’idée d’aller lire en néonatologie ?

Au départ, je voulais offrir des livres aux bébés qui naissent et à leurs parents. Mais la distribution de livre ne suffit pas, on sait que sans médiation, les livres offerts risquent de rester dans la chambre de la maternité au départ des familles. Aller lire dans les maternités est compliqué car les séjours y sont très courts, la plupart des mères n’y restent que deux jours. J’ai donc pensé aux services néonat où les bébés et leurs parents restent longtemps et où il y a un vrai besoin.

J’ai contacté Robert Debré, où j’ai rencontré Adèle Boulanger-Hirsch qui travaillait déjà sur le projet « lire en néonat », et ça a été une belle rencontre. J’ai parlé des ateliers de poésie avant même la publication du livre. L’équipe médicale a adhéré au projet. Il a alors fallu que je me forme et que je prenne connaissance du terrain particulier de la néonat. Un an avant la sortie du recueil, j’ai commencé à passer dans les chambres avec les bénévoles de la bibliothèque pour le prêt de livres. Petit à petit j’ai remplacé certains bénévoles quand ils étaient absents et quand À toi qui es là a été publié, j’ai commencé à le lire et à le faire lire dans les chambres avec les bébés et leurs parents.

Concrètement, comment se déroulent ces lectures dans les chambres ?

J’ai beaucoup réfléchi au format le plus adapté. On ne peut pas réunir les parents et on ne sait jamais qui sera encore dans le service le lendemain, c’est un terrain très instable. Donc j’ai mis en place un format souple : Un mardi sur deux, je reste 3 ou 4 heures dans le service. Je parle d’atelier parce que je ne me contente pas de lire.

Mon objectif est que les parents lisent eux-mêmes. Je commence toujours par lire le poème « Sais-tu » d’Albane Gellé, parce que je le trouve à la fois doux et puissant et que l’adresse au bébé y est très sensible. Je m’adresse véritablement au bébé, en l’interpellant par son nom, tout en étant attentive aussi aux parents. Ensuite, je propose aux parents de prendre le livre. Il y a un véritable va-et-vient. L’adresse poétique engage autrement que le récit d’une histoire. Les parents se sentent impliqués. Certains sont très émus. Je reste en général au moins vingt minutes, parfois beaucoup plus.

Citation Mathilde Toulot 2

Comment les familles accueillent-elles ces lectures ?

Je pensais au début que nous serions parfois rejetés, tant les parents peuvent être en détresse. Ce n’est pas le cas. Bien sûr, certaines familles refusent, pour des raisons pratiques ou personnelles. Quand les parents ne lisent pas, je lis moi-même. Le recueil contient un poème bilingue arabe-français. Lorsque je rencontre une mère arabophone, je lis avec mon accent français ; elle me corrige, traduit, et nous poursuivons ensemble.

Ce sont des moments très forts. Il arrive que la barrière linguistique soit plus importante. Je reste alors attentive à ne pas inquiéter, notamment lorsqu’il existe une crainte liée à l’institution.

Que permet la poésie dans ce contexte si particulier ?

En néonatologie, les enjeux de vie et de mort sont exacerbés. Certains parents, par instinct de survie, se protègent et ont du mal à créer le lien, alors même que le bébé en a profondément besoin. Un poème comme celui d’Hélène Dorion ouvre vers l’avenir. Il évoque le monde dans lequel l’enfant ira, les mots qu’il dira. Il fait exister un futur possible. Il permet aux parents de se projeter. C’est là que se crée le lien.

Laisses-tu les livres aux familles ?

Oui, lorsque je sens que l’objet est investi. J’y inscris le nom du bébé, celui du parent, la date. En néonatologie, il est difficile de dire « à bientôt ». L’avenir est incertain. On ne peut pas fixer de rendez-vous. Laisser le livre permet d’adoucir la séparation.

Tu interviens aussi hors de l’hôpital ?

Oui, j’organise des lectures dans une librairie/école de musique du 9ème arrondissement, choeur coeur. Les séances réunissent cinq à dix bébés, de un à huit ou neuf mois, accompagnés de leurs parents. Les textes ne sont pas illustrés, mais la voix, le rythme, la présence suffisent. Les parents sont assis au sol, les bébés peuvent bouger. Je suis toujours frappée par la qualité d’écoute des tout-petits. Un jour, un bébé de huit mois, très mobile au départ, s’est approché, a touché le livre, puis s’est installé dans les bras de son père pour toute la lecture. La dynamique du duo parent-enfant est centrale.

Peux-tu nous parler de la maison d’édition ?

Mon mari a une marque de puériculture, Charlie Crane, lancée en 2012, à la naissance de notre premier enfant. Pour les 10 ans de la marque on a fait un album illustré, dont j’ai écrit le texte, illustré par Paddy Donnelly qui était prévu pour être offert. Quand il a été créé les gens voulaient l’acheter mais on n’avait pas fait d’isbn, à ce moment-là on n’avait pas vocation à devenir éditeur, j’ai donc revendu les droits de l’album à Auzou. Puis j’ai voulu faire ce recueil de poésie et j’avais des idées très précises sur le contenu mais aussi sur l’objet. Je tenais à la reliure japonaise, cousue et recouverte d’une gaze légère qui permet qu’il tienne ouvert à une main (avec un bébé on a souvent une seule main de libre !), je voulais qu’il soit léger, qu’il ait ce format carnet qu’on emporte partout. C’est là qu’on a décidé de le développer et de le financer nous même pour maitriser le projet.

Tu as de nouveaux projets d’édition ?

Oui, je travaille sur un tome 2. Les échanges avec les équipes hospitalières me donnent envie d’élargir le corpus. Je réfléchis notamment aux mots à offrir à des bébés en soins palliatifs et à leurs parents. L’association même de ces termes est douloureuse. Quels mots peut-on proposer ? Sous quelle forme ? Un recueil grand
public ou un livret distinct ? J’ai aussi été sollicitée par des professionnels accompagnant le deuil périnatal. La question de l’absence est présente dans le recueil. Certaines mères m’ont dit : « J’aurais aimé que vous veniez lire dans ma chambre. » Ce sont des sujets délicats, qui demandent du temps et une réflexion approfondie.

Ce sont des sujets que nous suivrons avec attention, tes préoccupations croisent les nôtres et les problématiques que nous rencontrons sur le terrain sont similaires. Un grand merci pour cet échange à la fois chaleureux et instructif. Nous aurons, sans aucun doute, d’autres occasions de nous rencontrer.

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